4/3/15

De la mélodie à la partition Anne-Marie Le Mercier



Nora Grupalli

Quel est le ressort de l’opération produite par le contrôle ? Il y faut un transfert du contrôlant vers le contrôleur et, au-delà, vers le discours analytique.
Le contrôle n’est pas une pédagogie, même s’il a des effets d’enseignement. Ce n’est pas non plus l’apprentissage d’une technique thérapeutique, c’est un effet du discours analytique. Pour autant, ce n’est pas l’analyse. La réponse du patient aux effets de la nouvelle lecture de son cas valide l’effet du contrôle. Voyons cela à partir d’un cas.

Louis, homme jeune au parcours professionnel brillant,  est venu consulter après un passage par lesurgences. Lors d’une crise d’angoisse massive, il est tombé.Cela l’a rendu mutique un moment. Épuisé, il se sentait réduit à n’être plus qu’une lavette.C’est son mot.
Peu avant, il a été arrêté dans son élan sur le plan professionnel,parce que le soutien de son supérieurhiérarchiquelui a fait défaut. Cette déconvenue a renforcé, du même coup, la souffrance éprouvée vis à vis de son partenaire qui répond peu à sa forte demande d’amour.
Lors dela seconde séance, j’ai établi un lien entre son angoisse invalidante et un événement majeur de son enfance. Il parlait et s’agitait toujours beaucoup, jusqu’au jour où son père lui a lancéd’un ton agacé : « Ça suffit, Louisette! » En larmes, il s’est réfugié pendant deux jours dans sa chambre, sans parler. Il a ensuite discipliné son corps, afin d’effacer tout trait féminin.
La crise d’angoisse qui vous a mis au sol équivaut à ce qui vous est arrivé dans l’enfance à la suite de la phrase cinglante de votre père, lui ai-je dit.
Inscrire le dam éprouvé sur le plan professionnel dans une logique signifiante a permis à Louis de retrouver rapidement des forces. En réponse à sa question,je l’ai encouragé à rester dans son métier. Son transfert a étéd’emblée massif.
Comment manœuvrer face à la demande pressante de Louis qui s’exprimaitsur fond d’une fragilité contrastant avec un parcours professionnel remarquable ? Et comment tenir la corde de l’analyse sans se laisser endormirpar la satisfaction liée aux effets thérapeutiques ? Ce sont là les questions qui m’ont amenée à en parler en contrôle.

Premier signifiant clé du cas 
Le contrôle a fait apparaître combien Louis a trouvé une « personnalité » dans sa profession, pour se défendre d’être la « Louisette » du père. Il a également posé la question du lien sinthomatiqueavec son partenaire,par lequel, sans le savoir, le sujet donne peut-être corps à cette injure paternelle.
Ce premier temps du contrôle, lumineux, m’adonc conduiteà soutenir l’« ego »de cet homme, tout en interrogeant ce qui fait symptôme dans sa relation homosexuelle.
Louis s’est plaintde manquer de confiance en lui.
Je lui ai répondu : « Mais à partir des responsabilités que vous avez exercées vous pourriez écrire des orientations et des propositions. »
Il a alors décidé d’écrire des articles pour ses collègues. Son expression plus personnelle l’a surpris, elle tranchaitavec son style habituellement très poli. J’ai réfréné cependant son élan, lorsqu’il a ététenté de céder à l’invitation d’une amie qui lui proposait d’écrireet, par làmême, de dénoncer, ce qu’il avait subi à son travail. D’autre part, alors qu’il estimait avoir menti, je lui ai confirmé combien il a eu raison de dire non, alors que quelqu’un le provoquait en public à dévoiler son homosexualité.
Parallèlement, il se plaignait de son ami qui le malmenait en lui donnant peu de signes d’amour, alors que lui-même en donnaitbeaucoup.
Je lui ai alors dit : « Vous pourriez lui manquer un peu. Qu’est-ce qui vous oblige à rester dans cette position de demande ? »À la séance suivante, Louiss’est demandépourquoi il tenaiten effet tant à cette relation malgré la souffrance qu’elle engendrait depuis plusieurs années.

Réveil
Quelques temps plus tard, j’ai déplié en contrôle une séance avec Louis en me sentant encombrée.
Le contrôleur est intervenu en disant : Pourquoi parlez-vous autant ? Vous aimez trop ce patient, c’est un séducteur !
Est-il un séducteur ou ai-je été séduite ? Choisir la seconde option m’a permisde saisir, au delà de la séduction qu’a pu exercer le discours de Louis, à quelsminuscules traits du patient s’est accrochée ma fascination. J’aiaussitôt mis celaau travail dans mon analyse.
Moment crucial !Il m’a fallu pouvoir évider l’objet « cause de jouissance » qui m’agitait et me divisait en écoutant Louis, afin de pouvoir occuper, pour lui, la place d’objet « cause du désir » dans sa cure.
Dans le même mouvement d’ouverture, j’ai décidé d’aller parler de ce cas à un autre contrôleur, car mon contrôleur était aussi mon analyste. La séparation des lieux de l’analyse et du contrôles’est imposée à moi dans ce cas précis.
Très vite,je n’ai plus été encombrée par rapport au travail d’analyse de Louis. L’allègement a tenu, à la fois, à l’analyse de ce qui m’encombrait et au fait d’avoir pu parler, en parallèle, à un autre contrôleur.
J’ai été très sensible au style sans état d’âme du second contrôleur que je n’ai vu qu’une fois.
Il a insisté sur la nécessité de faire repérer au sujet ce qu’il méconnaissait de son désir.
Ce sujet veut en effetqu’on le reconnaisse et qu’on lui donne. Il vit dans un monde inconsistant de femmes et de doubles.
Le premier effet de ce temps de rectification subjective a été de couper les séances avec Louis de façon plus décisive, sans en dire trop.
M’est alors venue cette pensée: J’écoutais une mélodie, maintenant je lisune partition.
Ainsi quand Louis m’a dit qu’il a ressenti récemment, en sortant de chez son ami, un agrément certain à se promener seul dans la ville, j’ai coupé la séance. Il est revenu la séance suivante en disant: « Je me demande si j’ai vraiment envie d’être engagé dans une relation, et pourtant je ne cesse de le lui demander,de s’engager. »

Suivre la jouissance à la trace
J’apporte en contrôle un cauchemar de Louis : « Des rats m’attaquaient et je hurlais, d’un hurlement qui réveillait toute la maison. A l’adolescence mon père entrait dans ma chambre, me demandait ce qui se passait et je me rendormais. Ça m’est arrivé 4 fois ces dernières années : je crie très fort. C’est un cri strident, terrible, différent du hurlement de l’adolescence. »
Je l’ai interrogé sur ce cri, différent de l’appel au père dans le hurlement de l’adolescence. Il a associé ses cris à la mauvaise conscience.
« J’ai toujours l’impression de ne pas travailler assez, dit-il.C’est en lien aussi avec l’homosexualité. C’est une mauvaise conscience, mais c’est aussi une conscience mauvaise. »
Je lui ai alors demandé : « Mais qu’est-ce qui mériterait une telle férocité ? »Coupure de la séance.Il a ajouté : « Je n’ai pas à m’excuser de ce que je suis ! »

Le contrôleur a fait résonner le signifiant « rats », opaque et peut-être condensateur de la jouissance du sujet.
D’où, changement de cap dans mes interventions !
Une séance où Louis a évoqué ses nuits « intranquilles »m’a permisde revenir sur les rats.
Il m’a alors appris qu’il a une phobie des rats depuis l’enfance. Le lien au père est apparu très vite, avec des ruptures dans le style d’énonciation oùtransparaissait une forte jouissance. Lui, si poli, pouvait donc être grossier. Dès lors, outre les coupures, j’ai ponctuéses propos et interrogé à la foisson rapport aux conditions d’amour qu’il a ainsi pu déclineravec précision, et son rapportau corps.
Il a alors racontéune scène qui a précédé la crise d’angoisse l’ayant amené en analyse. Juste avant la mutation professionnelle à laquelle il a été contraint, Louis s’était fait opérer des hémorroïdes. Une fois rentré chez lui, il a fait une hémorragie pendant la nuit. Il est tombé et s’est retrouvé rampant au pied de son lit.« Une serpillère ! », a-t-il dit.
Je lui ai juste dit « Ce fait est important », et j’ai coupé la séance.
Louis n’est pas allé plus loin dans son récit: D’une part, il était persuadé qu’il m’en avait déjà parlé. Et, d’autre part, il a commencé la séance suivante en disant qu’il ne se souvenait pas de ce sur quoi nous nous étionsarrêtés. En revanche, il a affirmé se soumettremoins aux caprices de son ami.
Il m’a ensuite fait part d’un rêve :« La sœur de mon ami me téléphone, pour me dire qu’il est mort, il s’est coupé les veines. »
Dans ses associations, il a alors évoqué un de ses doubles, avec qui il a eu récemmentun désaccord d’ordre professionnel. Cela l’a angoissé.
C’est un homme à l’avis tranché,a-t-il dit.
« La vie tranchée ? », lui ai-je alors rétorqué.
Il a ajouté : « Je ne peux pas me passer de lui, c’est un frère. Mes rapports avec mes amis, avec ma sœur aussi, c’est de la gémellité. »
Au plus fort deleur différend, Louis adonc tranché, mais avec angoisse.
« C’est essentiel que vous ayez pu maintenir votre position ! », lui ai-je fait remarquer.
« Oui, mais, toute la journée, j’ai angoissé, parce qu’il(celui qu’il appelle : un frère)ne me répondait plus. Il avait juste oublié son portable. »

Effets du contrôle
Une orientation s’est ainsidéduite du contrôle :
Border le trou à rats pour que Louis reste à distance de Louisette, car si celle-ci s’incarne trop, il tombe ; aérer le tissage dela gémellité pour qu’il puisse trancher, sans craindre de perdre ces recours imaginaires vitaux, ou de mourir ; lui faire savoir ce qu’il méconnaît, notamment dans le lien à son partenaire et dans sa vie professionnelle.
Pour que ce repérage ait une incidence sur ma façon d’intervenir, il a fallu,en analyse et non en contrôle, travailler la cause de mon penchant à animer l’autre.
J’interviens désormais sur un mode plus économique, et plus incisif, ce qui laisse place au travail de Louis.
Il parle peu de sa vie professionnelle à présent. Il s’interroge sur ses choix intimes, notamment sur le plan sexuel, et sur sa demande d’amour infinie.